FloriLettres Lettre
d'information culturelle
de La Fondation La Poste
Pierre
Jean Jouve
Numéro 81, édition du 19 décembre 2006
Éditorial Nathalie
Jungerman
De 1925 à 1961, Pierre Jean Jouve, poète,
romancier et critique a entretenu une correspondance avec
le directeur de La NRF, Jean Paulhan. Les éditions
Claire Paulhan publient aujourd'hui un corpus de 149 lettres
de Jouve et 19 lettres retrouvées de Paulhan qui
ont échappé à la destruction de leur
destinataire. Cet ensemble enrichi de photographies, fac-similés
et documents annexes dont une lettre de Balthus et des articles
de Jean Wahl, est admirablement présenté et
annoté par Muriel Pic qui publie parallèlement
aux éditions du Félin, un essai, Le désir
monstre, Poétique de Pierre Jean Jouve. La correspondance,
rythmée par plusieurs ruptures et réconciliations,
montre un poète inquiet, intransigeant quant à
l'édition de ses textes, et extrêmement sensible
à la critique. L'édition des lettres vient
compléter le Journal sans date de Pierre
Jean Jouve publié au Mercure de France en 1954 et
permet d'approcher d'un peu plus près le secret de
son œuvre.
"J'avoue un état de secret. Il faut entendre
par là que je reconnais le lieu profond de l'œuvre
faite, l'endroit où elle s'alimente et vit, qui n'est
à aucun degré un “lieu commun”".
[Pierre Jean Jouve, En Miroir, Journal sans date,
cité par Muriel Pic dans la préface aux Lettres
à Jean Paulhan].
Entretien
avec Muriel Pic.
Propos recueillis par Nathalie Jungerman
Née en 1974, Muriel Pic est
docteur de l'École des hautes études en sciences
sociales (EHESS) où elle enseigne. Elle travaille
sur les littératures française et allemande
du XXe siècle et collabore régulièrement
depuis deux ans avec la Freie Universität de Berlin.
Vous venez de publier simultanément
deux ouvrages, Pierre Jean Jouve, Lettres à Jean
Paulhan 1925-1961 aux éditions Claire Paulhan,
et Le Désir monstre, Poétique de Pierre
Jean Jouve aux éditions du Félin. Comment
est venu cet intérêt pour l'œuvre et la
vie de Jouve ?
Muriel Pic : J'ai découvert Jouve d'une façon
tout à fait banale pour une étudiante de lettres
puisqu'il était au programme d'un cours de licence.
Les œuvres étudiées étaient les
deux romans qui forment le diptyque Aventure de Catherine
Crachat : Hécate et Vagadu. J'avais
alors immédiatement compris la question poétique
et spirituelle posée par le récit d'une conversion
au pur amour dans Hécate et son importance
dans une époque de double crise de la conscience
et de la croyance. En revanche, je suis restée perplexe,
et un peu agacée, face à Vagadu qui
est écrit à partir d'un document psychanalytique,
un récit de cas comprenant donc des récits
de rêves, dont Jouve montre et épouse la complexité
psychique. Je crois que c'est ce double mouvement d'attraction
et de répulsion qui m'a amenée à travailler
sur Jouve : conduire le lecteur à mesurer l'énigme
de cette contradiction et lui montrer que cette énigme
est sienne fonde la stratégie littéraire de
Jouve.
Comment s'est passé le travail
éditorial pour établir cet ensemble de lettres
?
Muriel Pic : Au fil de journées rue bleue, dans le
9e arrondissement, là où se trouvait auparavant
la salle de consultation des archives de l'IMEC, j'ai appris
à déchiffrer l'écriture microscopique
de Jouve et à localiser sa posture d'énonciation
face à Paulhan. Il a fallu aussi dater certaines
lettres, reconsidérer la temporalité de la
correspondance. En même temps, pour ne pas faire d'erreur,
je devais faire les recherches historiques pour situer un
événement, replacer en contexte un propos.
Enfin, une double relecture globale, la mienne et celle
de Claire Paulhan.
Cette correspondance presque à
une seule voix et le remarquable appareil critique qui l'accompagne
montre un écrivain extrêmement soucieux de
l'édition de ses textes (à tous points de
vue : dates de publication, contenu, typographie, format
de l'ouvrage, couverture…), et très inquiet
des études et commentaires qui en sont faits…
Muriel Pic : Oui, Jouve était très inquiet
de la réception de son œuvre tant dans sa matérialité
que dans sa signification. L'interprétation est un
acte philologique fondamental chez Jouve car c'est un déchiffrement
de l'énigme, la découverte de ce qui est caché,
la reconnaissance d'une mystique (étymologie : "secret")
au lieu d'un texte.
Quelques mots sur sa relation amicale
et professionnelle avec Jean Paulhan ?
Muriel Pic : Grâce à Paulhan, Jouve entre aux
éditions de La NRF de la maison Gallimard
: cela voulait dire que l'œuvre allait exister comme
telle, et survivre. L'admiration réciproque des deux
hommes, dans leur rôle respectif d'éditeur
et d'auteur, ne gommait cependant pas la différence
de leurs points de vue sur le rapport aux autres et à
la littérature. Si Jouve tend à la misanthropie,
et s'inscrit dans un rapport aussi intense qu'exigeant,
Paulhan, lui, est plutôt philanthrope. Il évite
les conflits jusqu'à un certain point avec patience,
sans les fuir.
A partir d'avril 1941, il n'y a presque
plus d'échanges entre Jouve et Paulhan, puis de 1949
à 1961, une seule lettre…
Muriel Pic : Oui, une lettre de réconciliation d'autant
plus surprenante de la part de Jouve qu'il déclarait
publiquement en 1954 dans son Journal sans date : "Un
plus mauvais jour fut celui où je rencontrai Jean
Paulhan, car on sait le dommage qui s'ensuivit pour toute
une partie de mon œuvre". Sa rancune semble
vouer à perdurer pour une raison que le lecteur du
journal ignore et que découvrira celui de la correspondance.
Mais où est la vérité : dans le jugement
du journal ou dans le pardon de la lettre ?
Les lettres de Jouve à Paulhan
témoignent de l'amitié et des affinités
artistiques du poète avec les peintres Joseph Sima
et Balthus. Les peintures de Sima, dont l'empreinte poétique
est hantée par le mythe et la parabole, intéressent
particulièrement Pierre Jean Jouve. Le poète
consacre au peintre plusieurs études et publie des
ouvrages illustrés de ses œuvres gravées…
Muriel Pic : La première collaboration de Jouve et
Sima date de 1923, mais c'est avec les eaux-fortes pour
le Paradis perdu, édition publiée chez GLM
en 1938, que s'instaure entre eux un véritable dialogue
du texte et de l'image sur le thème biblique de la
Genèse. Ce dialogue en miroir est surdéterminé
par l'historicité des variations sur les premiers
versets de la Genèse : si on regarde les planches
de Sima et celles que réalisa Blake à partir
du texte de John Milton Paradise lost, auquel le poème
narratif de Jouve doit son titre, on voit que Sima opère
une variation plastique tout comme Jouve opère une
variation poétique. Chacun travaille singulièrement
à partir d'une tradition mais aussi ensemble. Il
faudrait consacrer un vrai travail à la notion d'image
chez Jouve et, notamment, dans son rapport à quelques
artistes de son époque. Et mes cours à l'EHESS
portent actuellement sur le rapport du texte et de l'image...
De même, l'œuvre picturale
et les dessins de Balthus sont des figurations poétiques
et mystérieuses qui s'inscrivent dans des compositions
très denses, d'une magie rigoureuse à l'instar
de l'œuvre narrative de Jouve…
Muriel Pic : Jouve achète Alice en 1934 ; Balthus
commence à peine sa carrière, mais Jouve le
connaît depuis sa rencontre en 1925 avec Rilke et
sa compagne, Baladine Klossowska, la mère du peintre.
Le texte que Jouve consacre à cette peinture est
le plus explicite sur le regard commun que porte le peintre
et le poète sur l'homme : le regard intérieur.
Il y a un dispositif visuel très intéressant
dans ce tableau que le texte de Jouve, dans Proses,
met en avant : Alice est en train de se coiffer, ses yeux
sont renversés à l'intérieur d'elle-même,
blancs. Elle se coiffe devant un miroir que le spectateur
ne voit pas, car c'est lui justement. Alice devient le spectateur
et réciproquement. C'est un jeu de reflet où
Alice s'avère être une image intérieure
du rêve, disons inconsciente, du spectateur, en l'occurrence
Jouve.
Jouve et la musique… Jouve se
consacre aussi à la critique musicale et propose
à Paulhan des articles sur Mozart, il a travaillé
avec le musicien Fernand Drogoul, rencontre qui a été
importante pour lui…
Muriel Pic : C'est surtout la mort tragique de Drogoul en
1940 qui va frapper Jouve, comme le montre sa lettre à
Paulhan du 29 juillet 1940. Il y déplore la disparition
d'un être aussi sensiblement impliqué dans
le monde que Drogoul. Dans son Journal sans date,
il explique que Fernand Drogoul, familier de la rue de Tournon,
l'a aidé dans son analyse du Don Juan de
Mozart : "Cet homme excellent, surprenant, était
comme on dit la musique même". Mais Jouve
n'évoque pas cette collaboration dans la correspondance.
Mais il y a pas mal de choses qui apparaissent dans la correspondance
et pas dans le journal, et réciproquement...
Pourquoi Jouve était si hostile
au surréalisme, mouvement littéraire de son
époque ?
Muriel Pic : Le surréalisme relève pour lui
d'une "exploitation publicitaire de l'inconscient",
d'un "snobisme de la folie". Jouve, lui,
veut montrer que la découverte de l'inconscient est
une chance pour l'homme de voir qui il est et de maîtriser
ce monstre de désir qui l'habite autrement que par
la censure et le refoulement. Il s'agit d'apprendre à
aimer la dissonance, d'apprivoiser l'inaimé en soi.
Si révolution il y a, c'est au nom de l'amour uniquement.
Mais la différence entre Jouve et le surréalisme
est aussi une différence de réception : celle
de Jouve passe par l'école suisse grâce à
son épouse la psychanalyste genevoise Blanche Reverchon.
De là sa marginalité vis-à-vis du surréalisme
qui a médiatisé l'entrée de la psychanalyse
dans la littérature durant l'entre-deux guerres chez
la majorité des écrivains de l'époque.
Dans votre essai, Le Désir
monstre, vous montrez notamment de quelle manière
Pierre Jean Jouve aborde le débat théorique
de la première moitié du XXe siècle
sur la notion d'expérience religieuse... Sa démarche
littéraire…
Muriel Pic : Jouve ne pense pas ce débat, mais sa
démarche littéraire y répond : la spiritualité
est localisée dans le texte ; l'expérience
littéraire est spirituelle dans la mesure où
ce qui la fonde, le référent auquel elle renvoie
est absent. Jouve met en place des pratiques concrètes
d'écriture qui produisent une lacune référentielle
au double niveau de l'énoncé, grâce
à la citation, et de l'énonciation grâce
aux pronoms.
Dans Proses, Jouve écrit "L'objet
n'est rien et le désir est tout, même pas le
désir, mais la phrase du désir". Pouvez-vous
commenter cette phrase ?
Muriel Pic : Disons que commenter cette phrase est à
peu près ce que tente mon essai sur Jouve ! Donc,
en quelques mots, je dirai que l'objet du désir est
une réalité qui relève de la psychanalyse
— et qui a été contestée par
Deleuze notamment. Si Jouve, lui, ne la remet pas en cause,
il en déplace l'enjeu dans un travail d'incarnation
par l'ascèse poétique bien perceptible avec
cette citation. On aurait alors affaire à une sorte
de philologie du désir mimant l'expérience
mystique. Or, il me semble que Jouve nous dit surtout ici,
et dans toute son œuvre, au prisme de la mystique comme
de la psychanalyse, que l'écriture n'est que désir.
Non pas seulement en raison de sa puissance à laisser-être
l'absence, l'altérité, la lacune comme présence
paradoxale, mais encore parce qu'elle véhicule les
phrases d'hier, elle les transmet, tout en s'offrant aussi
à la transmission comme phrase de demain. C'est ce
que j'appelle une dialectique de la lecture et de l'écriture.
L'hier et le demain de l'écrit sont alors apparaissant
et disparaissant dans le bel aujourd'hui de chaque lecture.
Ainsi, la phrase du désir est un thème sur
lequel on peut varier à l'infini. C'est un impossible
aveu, non pas parce que l'on ne peut pas dire à l'autre
"je te désire", mais parce que cela est
nécessairement insuffisant (tout comme il est insuffisant
de donner son nom pour dire ce que l'on est). Le désir,
c'est le langage lui-même en son manque essentiel
qui, justement, ne cesse de le produire comme excès.
L'homme, défini comme être de langage, est
pour toujours entre le silence et l'entretien infini. La
phrase du désir, c'est alors tout autant une prière
qu'une expression pornographique. C'est le moment où
ce qui est dit est sublimé par le fait même
de dire, sublimation qui ne peut s'opérer que grâce
à un dit monstre qualitativement et quantitativement.
La phrase du désir oscille entre le Nada
et le Todo, c'est son rythme-hésitation,
sa tension, et peu importe son origine et sa destination,
peu importe son histoire quand bien même cette histoire
est nécessaire et en aucun cas niée. En somme,
il n'y a pas de sens au désir, et je pourrais développer
ici en variant sur les nuances du sémantisme de "sens"
: but, finalité, signification, perception, passion.
La phrase du désir, c'est elle que suit l'analyse
de Jacques Le Brun dans son admirable ouvrage Le pur
amour de Platon à Lacan.
Dans la lettre 76 (éd. Claire
Paulhan, p.110), adressée à Jean Paulhan en
1933, la dernière phrase, "Tout de ma vie
est toujours tourmenté et très dur avec quelques
belle choses", reprise dans le titre de l'ouvrage,
traduit bien l'existence de son auteur et l'empreinte que
laisse la lecture de cet ensemble de lettres…
Muriel Pic : Il y a une admirable allitération en
" t " dans cette citation choisie par Claire Paulhan,
et l'on sent bien dans le phrasé que cela produit
la difficulté essentielle de vivre ainsi que la persistance
du désir à survivre. C'est là que se
joue le rôle du poète : dans la survie du désir
malgré Tout.
Pierre Jean Jouve, Lettres à
Jean Paulhan 1925-1961, ouvrage qui participe à
l'histoire littéraire (comme tous ceux édités
chez Claire Paulhan !) …
Muriel Pic : En effet, il était urgent d'avoir une
prise sur l'œuvre de Jouve du point de vue de l'histoire
littéraire car il n'a cessé d'effacer les
traces biographiques tout en construisant un mythe. Grâce
à la correspondance, on peut suivre Jouve au fil
de dates, là où il ne nous avait laissé
qu'un Journal sans date : autobiographie qui suit, selon
moi, bien davantage la chronologie du désir, dans
une découverte rétrospective de la volonté
inconsciente qui a dirigé l'œuvre, que celle
de l'histoire. Laquelle des deux est la plus "vraie"
n'est pas la bonne question : comme le dit Jouve, il y a
deux niveaux de réalité en l'homme, et dans
la tension entre les deux se révèle son désir,
désir monstre car il est à la fois combat
et étreinte de forces contradictoires. Désir
monstre dont Jouve nous montre qu'il est en l'homme, qu'il
recouvre ou déchire la réalité la plus
banale, et que son œuvre m'a de prime abord communiqué
en un double mouvement d'attraction et de répulsion.
Mais, la surdétermination du rapport entre la vie
et l'œuvre chez Jouve, le mythe sans date versus la
lettre datée, invite à interroger à
nouveaux frais notre capacité à faire de l'histoire,
ici, littéraire. Et je crois que l'interrogation
actuelle autour du document et des archives est nourrie
par cette question. Dans le cas qui nous occupe, une question
très simple : comment ne pas romancer la re-présentation
du bio- ou de l'autobio-graphique ? Il faudrait en discuter
avec Claire Paulhan.
Pierre
Jean Jouve : portrait.
Par Corinne Amar
Ils sont beaux, les livres des éditions
Claire Paulhan. Depuis la couverture, pliage japonais, comme
habillés exprès pour soi, depuis le grain
lisse, charnu, du papier ivoire, l'iconographie ici et là,
délicate - photographies, lettres manuscrites qui
découvrent davantage du secret de l'écrivain,
amplifient la lecture générale —, c'est
un ravissement au moment même de les ouvrir, tant
ils rendent hommage au livre et, qui plus est, à
leur auteur.
Car il n'est qu'à lire les Lettres à Jean
Paulhan, pour comprendre à quel point, de bout
en bout d'une correspondance (la sienne) qui court sur 236
pages et mille et autres sujets possibles, Pierre Jean Jouve
se préoccupait de la matérialité de
son œuvre. A commencer par son prénom. "Je
tiens à ce que mon nom ne comporte aucun trait d'union
entre les prénoms. Il y a des années que je
pourchasse ce fâcheux trait d'union qui traite Pierre-Jean
comme Jean-Pierre. Ainsi indiquez toujours : Pierre Jean
Jouve" écrit-il, à François
Chapon, en vue d'une exposition qui va lui être consacrée
à la bibliothèque littéraire Jacques
Doucet, le 2 mai 1959. Pierre Jean Jouve qui ne tolérait
aucune rature, recopiait avec soin ses manuscrits, en offrait
certains, habillait lui-même parfois ses exemplaires
de fin papier de Varese, surveillait chaque publication,
exigeait son droit de regard sur les couvertures et se fâchait
diablement auprès de son éditeur, s'il voyait
apparaître la moindre coquille, ou si ce dernier manquait
d'une certaine passion à l'endroit de sa production,
était un maniaque, un obsessionnel de la qualité
de l'édition de ses œuvres : il aimait les "beaux
livres". Il lui arrivait même de les faire
seul...
"Tout de ma vie est toujours tourmenté et
très dur avec quelques belles choses" dira,
de lui, cet ombrageux lucide, à la fréquentation
difficile, poète et romancier, qui cultiva avec délectation
le secret autant que l'érotisme, aspira aux ressorts
de la sublimation, renia toute sa production littéraire
écrite avant 1925, converti à une spiritualité
du pur amour. Il associa étroitement expérience
mystique et travail d'écriture, inventa une langue
et une vie poétiques, tendues entre ces deux forces
extrêmes que sont l'érotisme et la mort, "dévoué
à douleur et beauté", hanté
par les réalités du désir, du corps
et de la culpabilité, habité par les oxymores
et les contradictions. Poète, en somme "de
la catastrophe et de l'extase", ainsi résumé
par Muriel Pic, dans la quatrième de couverture de
son ouvrage Le Désir monstre, Poétique
de Pierre Jean Jouve.
Pierre Jean Jouve naît à Arras, en 1887, dans
une famille bourgeoise, "dans une ville triste".
Une jeunesse maladive l'empêche de poursuivre ses
études universitaires, l'ouvre à la musique,
et comme une grâce, avec la littérature et
la poésie, à Mallarmé et Baudelaire.
Il s'installe à Paris, en 1908, commence à
publier à partir de 1914 et, pendant la Première
Guerre mondiale, s'engage comme infirmier volontaire dans
un hôpital militaire. Œuvres "de bonne
conscience" avouera-t-il. Jouve sent que ce n'est
pas "ça", décide d'un retirement
en soi, amorce une longue crise, se recueille, médite
les grands mystiques : François d'Assise, Thérèse
d'Avila, Ruysbroeck l'Admirable…, et témoigne
publiquement "d'une conversion à l'Idée
religieuse la plus inconnue, la plus haute et la plus humble
et tremblante" ("Postface" du recueil
Noces, en 1928). Ce qu'il y célèbre,
c'est une spiritualité mais sans dieu, une spiritualité
assignée au dire poétique, où parole
et mystique s'interpénètreraient. "J'étais
orienté vers deux objectifs fixes : d'abord obtenir
une langue de poésie qui se justifiât entièrement
comme chant […] et trouver dans l'acte poétique
une perspective religieuse […] Un mouvement
vers le haut, un mouvement de conscience que je propose
de nommer "spirituel", se présentait
à l'esprit par ces deux objectifs réunis."
écrit-il dans En Miroir, Journal sans date
(Paris, Mercure de France, 1970, pp. 29-30). Sacralisation
de la littérature, volonté aussi de réhabiliter
la valeur rituelle de l'œuvre d'art, religion de l'art.
Et en même temps, Jouve reconnaît que la mystique
nie à l'art — quand bien même "un
certain érotisme, on ne cessera de le remarquer,
imprègne les actes sublimes des saints"
-, ce qui lui est le plus important ; "l'ordre
suprêmement sensuel qui revêt la chose de la
beauté" (cité par Muriel Pic, p.
45). Si au désir et à ses puissances redoutables
le mystique renonce, le poète lui, qui voit dans
tout "grand" art (depuis le chant grégorien
aux tableaux de Goya ou encore à la poésie
de Shakespeare ou Baudelaire) une fin mystique, décide
de l'appréhender comme "une force sacrée",
canalisée et seulement possible lorsque fondée
sur le sacrifice absolu de soi et de l'autre. "Perdre
l'objet d'amour pour sauver l'amour": chez tous
les héros jouviens, l'objet adoré est sacrifié
au nom du "désir désintéressé",
du renoncement à toute envie de désirer, soit
par la séparation, soit par la mort...
Le second mariage de Pierre Jean Jouve avec une psychanalyste,
Blanche Reverchon, hâte son évolution spirituelle,
marque surtout sa découverte de la psychanalyse,
à laquelle il s'initie, alors qu'il participe, en
1923, avec elle, à la première traduction
des Trois essais sur la théorie de la sexualité,
de Sigmund Freud. Il explore alors "l'inconscient
poétique". Muriel Pic l'explique, d'emblée
et remarquablement, dans sa dense introduction au Désir
monstre, avant de le développer plus tard ;
"Ce que Jouve découvre dans la science freudienne,
c'est un "inconscient poétique"
: si ce dernier dépossède le sujet des
mots de son désir, le travail poétique en
exige la complète maîtrise. Quelque chose parle
de moi et à ma place qui m'échappe complètement,
me dépasse, mais qu'il m'appartient de faire advenir
dans la langue (p. 18)."
Romans ou poésie, l'œuvre de Jouve, entremêle
amour et faute, désir et mort — destruction,
par principe, de l'objet adoré —, rêve
"l'unité, l'unité dans la maison",
élève la figure féminine, centrale,
à la dimension du mythe et réécrit
les mythes, pour engendrer les mythes.
Après plusieurs romans, dont Paulina 1880,
paru en 1925, histoire d'une jeune femme déchirée
entre la foi et la volupté (la jeune Paulina essaie
d'échapper à son amant Michele et se réfugie
dans un couvent de visitandines, où elle devient
vite indésirable. Elle s'abandonne à nouveau
à Michele, mais — scène capitale —
le tuera), Le Monde désert (1927), drame
à trois où le récit d'une naissance
à la poésie, seule capable de réaliser
l'unité désirée, par-delà la
vie et la mort, Hécate (1928) et Vagadu
(1931) où Jouve s'est inspiré d'une véritable
expérience de psychanalyse pour approfondir son personnage
fictif, et qui content l'histoire de Catherine Crachat qui,
elle aussi, aime et donne la mort, Jouve se consacre essentiellement
à la poésie, (Les Noces, Sueur de sang,
Matière céleste, Moires — dernier
regard porté sur son enfance...) et à la critique
musicale (Don Juan de Mozart (1942), Wozzeck
d'Allan Berg).
"L'objet n'est rien et le désir est tout...".
Mort de Pierre Jean Jouve en 1976.
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